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"NAVIGARE NECESSE EST"

Erasme, Adages : "Le rire sardonique"- Risus Sardonius

Rédigé par Glaukopis Athena

III,V,01 2401. Risus Sardonius

2401. Le rire sardonique

Traduction  et notes de Geneviève Moreau-Bucherie, pour Les Belles Lettres.


Se dit d’un rire artificiel, amer, d’un rire mauvais aussi. Le traitement par

les auteurs du sens et de l’origine de l’expression proverbiale est si varié que

je crains fort que ce rire sardonique ne soit lu sans faire rire.

Mais préparons-nous à en rapporter certaines versions.

 

Zénodote* dans son recueil cite Eschyle (1*) qui l’a traduit à peu près ainsi,

dans son ouvrage Les Proverbes : « Il existe un peuple qui habite une région

sarde (2), colonie carthaginoise. C’est une coutume pour ce peuple de sacrifier

à Saturne (3) les vieillards de plus de soixante-dix ans, qui rient et s’embrassent

mutuellement à cet ultime instant. Il était en effet inconvenant de proférer

des cris et des lamentations ou de verser des larmes, lors des funérailles.C’est

de là que vient l’appellation de “rire sardonique”, pour un rire simulé. »

 

Timée (4 ) dit*, chez le même Zénodote, qu’il y avait une coutume des Sardes

selon laquelle les fils plaçaient leurs parents très âgés au bord de la fosse ou du

précipice qui leur servirait de sépulture ; les frappant alors avec des bâtons,

ils les y faisaient basculer, la tête la première. Mais les parents riaient au

moment de mourir, estimant que c’était d’une mort heureuse et noble, car

leurs enfants, en les tuant, avaient perdu le respect qu’ils avaient pour eux.

 

Certains disent qu’il pousse une herbe particulière dans l’île des Sardes,

nommée « herbe sarde », une sorte de persil. Certes, sa saveur est douce,

mais, une fois ingurgitée, elle tord la bouche des hommes en un rictus de

douleur, de sorte qu’ils meurent comme s’ils riaient.

 

notes :

C’est ce que Solinus* a voulu signifier, sans doute, et avec lui le grammairien

Servius*, quand il explique ce vers du Thyrsis de Virgile :

Je te serai amer plus que l’herbe des Sardes.

1. Il ne s’agit pas du poète tragique du Ve siècle, mais d’Eschyle d’Alexandrie.

2. Sardonem regionem : Érasme distingue cette région de l’île de Sardaigne, dont il

sera question au paragraphe suivant avec Sardorum Insula. Toutefois il dit explicitement au

dernier paragraphe que l’île de Sardo, ou Sardon, c’est Ichnusa, qui est un autre nom de

la Sardaigne.

3. Saturne est un dieu de la mythologie romaine, ancienne divinité, agraire à l’origine

(on lui attribuait notamment la protection des semailles), qui a été peu à peu assimilée au

dieu grec Cronos.

4. Il s’agit de Timée de Taormine (Sicile), IVe-III e siècle av. J.-C.

 

(suite)


Le commentateur de Lycophron* rapporte aussi à propos du rire sardonique,

quelque chose d’assez proche de Servius.

Latinus Drepanus* dit dans son Panégyrique : « Nous prenions des visages

sereins et, à la manière de ceux dont on disait qu’après avoir ingurgité le jus

de l’herbe sarde ils mouraient en riant, nous imitions leur joie dans l’affliction

du deuil. »

En revanche, il n’en manque pas pour affirmer que la dénomination de

rire sardonique vient de ce qu’il découvre les dents et les met à nu, comme

fait généralement le rire de ceux qui ne rient pas sincèrement. Elle vient de

là aussi, cette plaisanterie du parasite de Plaute* qui se plaignait de ce que

les jeunes gens ne riaient jamais de ses bons mots : au moins ils n’imiteraient

pas les chiens montrant leurs dents !

 

Et Apulée* :

S’il vous arrive de rire, les lèvres distendues.

Homère* décrivit ce genre de rire en évoquant Junon dans l’Iliade :

Si ses lèvres riaient, son front ombrageux, lui,

Ne brillait pas du tout.

Ce qui correspond à ce qu’écrit Aristophane* dans La Paix :

Brûlant de colère mutuelle, et découvrant vos dents.

 

L’image a été empruntée aux chiens, pour lesquels c’est un signe de colère

que de montrer les dents.C’est une habitude, dit-on, chez les chevaux aussi,

quand ils sont prêts à mordre : ce qui fait que dans le langage courant, on

appelle aujourd’hui « rire de cheval » ce genre de rire.

Inversement, d’autres rapportent qu’il était d’usage, chez les Sardiniens,

que l’on sacrifiât à Saturne les plus beaux des captifs, et les plus âgés, passé

leurs soixante-dix ans, et qu’ils riaient en mourant, parce que cela semblait

courageux et viril.

 

On cite Clitarque pour qui* c’était une coutume solennelle à Carthage,

à l’occasion de voeux importants, de déposer un enfant dans les mains de

Saturne.Une statue de bronze le représentait avec les mains tendues en avant.

En dessous, il y avait un four, on y mettait le feu d’en bas ; ainsi, l’enfant,

les traits contractés et tordus par la chaleur du brasier, exhibait le visage de

celui qui rit.

 

Enfin Zénodote se réƒère aussi à Simonide* comme source d’une singulière

légende. Il dit en effet qu’un homme-statue de bronze, Talus, avant qu’il ne

parvînt en Crète, avait accosté en Sardaigne où il fit mourir bon nombre

de mortels. Comme ils montraient leurs dents en mourant, dans ce que l’on

pouvait prendre pour un rire, ils furent à l’origine de l’expression proverbiale.

Certains ajoutent que, empêché de quitter la Sardaigne pour la Crète, il

s’était jeté dans le feu, puisqu’il était en bronze, et qu’il avait pour habitude

de tuer les Sardiniens en les pressant contre sa poitrine. Or ils mouraient

comme dans une étreinte, la bouche dilatée sans doute par la chaleur, dans

une sorte de rire.

 

On raconte une fable ridicule au sujet de Talus.On dit en effet qu’il avait

été fabriqué en bronze par Vulcain et envoyé en don à Minos pour surveiller

l’île de Crète. Or il n’avait qu’une seule veine, qui traversait son corps de la

tête aux talons. Trois fois par jour, il parcourait l’île pour monter la garde.

C’est ainsi qu’il empêcha la nef Argo, qui revenait de Colchide avec Jason

à son bord, de rejoindre un port crétois. Mais, trompé parMédée, il mourut,

selon certains, du poison qu’elle lui avait administré, qui rendait fou.

D’autres s’accordent à dire qu’elle lui fit la promesse de l’immortalité, et

lui retira le clou qui était fixé au sommet de sa veine ; c’est ainsi qu’il mourut

de l’écoulement de son sang et de toutes les humeurs de son corps. D’autres

au contraire rapportent qu’il a péri frappé au talon par l’arc de Poéas.

 

Dioscoride* avança, livre 6, à propos des poisons, qu’il y avait une espèce

de plante que certains appellent renoncule en latin, et batrachion en grec ; elle

porte, dit-on, le nom de « plante de Sardaigne » ou « plante sarde », de la

région dans laquelle elle pousse en abondance. Bue ou mangée, elle ferait

perdre la raison et donnerait aux lèvres contractées l’apparence du rire. Et

c’est de là, dit-il, qu’est né le proverbe d’un sinistre présage dans la vie des

hommes, au sujet du rire sardonique.

 

Pline* aussi se souvient de cette plante, vers la fin du livre 25. Strabon*,

dans le livre 11 de sa Géographie, écrit qu’en Cambysena, limitrophe du

fleuve Alazone1, vit une espèce d’araignées qui provoque la mort par le rire

pour les uns, par les pleurs dus au regret de ceux qu’ils ont aimés pour les

autres. Certains en rajoutent au sujet de la tarentule, dont la morsure est

suivie de la mort avec rire.

Et Aristote* ne dit-il pas dans Les Parties des animaux, livre 3, qu’il a été

rapporté que lors de combats le percement du diaphragme par un coup

aurait provoqué le rire, et que cela arrive à cause de la chaleur que la blessure

produit. Le peintre Zeuxis est mort de ne pouvoir s’arrêter de rire d’une

vieille femme qu’il peignait, ainsi que Chrysippe, lui, en voyant un âne qui

se régalait de figues.

Cicéron* dit dans le livre 7 de ses Lettres à ses familiers, écrites à Fabius

Gallus : « Tu me sembles craindre que, si nous en héritions, nous n’ayons

à rire de lui gél¯ota Sard¯onion », ce qui signifie que, si César venait à avoir le

pouvoir, ils seraient forcés de rire et d’applaudir à beaucoup de choses qu’ils

désapprouvaient vivement.

 

notes:

1. Il s’agirait d’une région du pays des Scythes, un ensemble de peuples nomades,

d’origine indo-européenne, ayant vécu entre le VII e siècle et le III e siècle av. J.-C. dans

les steppes eurasiennes. C’est une très vaste zone allant de l’Ukraine à l’Altaï, en passant

par le Kazakhstan.

 

(suite)


Lucien* dans L’Âne : « Ils parlaient en riant d’un rire sardonique », ce qui

induit un rire injurieux et moqueur. Le même plus loin : « Mais Damis, riant

d’un rire sardonique, irrita encore plus. »

Le proverbe semble avoir été employé dans le même sens par Platon*

aussi, dans le livre 1 de la République, quand il écrit que Thrasymaque, qu’il

présentait partout comme extrêmement désagréable et arrogant, avait ri d’un

rire sardonique : « Quand il entendit ces mots, il poussa un éclat de rire

bruyant et vraiment sardonique, et se mit à parler. »

 

Homère* de même mentionne ce rire à plusieurs endroits du chant 20 de

l’Odyssée. Il raconte comment un des prétendants nommé Ctésippos avait

attaqué Ulysse qui était assis dans sa maison, sous les traits d’un mendiant,

en lui lançant un pied de boeuf arraché d’une corbeille, et comment Ulysse

avait détourné le coup en tournant la tête au bon moment : « Et dans son

coeur il rit d’un authentique rire sardonique. »

 

À cet endroit le commentateur Eustathe* fait remarquer que rit d’un rire

sardonique celui qui rit seulement de ses lèvres distendues, mais qui est en

réalité tourmenté au fond de lui, par la colère ou le chagrin. En effet les

Anciens appelaient sardonique le rire dans tous les cas où l’on rit non seulement

avec mépris, mais encore avec moquerie ; il est d’ailleurs dit : « par la

distorsion des lèvres ».

C’est ainsi que peuvent rire ceux qui préméditent la ruine de quelqu’un,

du rire amer bien particulier d’Ulysse, lorsqu’il projette de supprimer bientôt

les prétendants et en a déjà décidé ainsi en esprit.

 

D’un rire semblable rit, chez Hésiode*, Jupiter en colère contre Prométhée

parce qu’il a dérobé le feu. Je cite ici un chant qui se trouve dans le livre 1

de l’oeuvre intitulée Les Travaux et les Jours :

 

Le rassembleur de nuages, dit, courroucé :

« Fils de Japet, entre tous les mortels

Par fourberies et ruses le plus ingénieux,

Te voilà réjoui, et de m’avoir trompé,

Et dérobé le feu. Mais qu’un malheur immense

Pèse sur toi et sur ta descendance ; moi

Je vous offrirai, pour le vol du feu, un mal

Dont tous se réjouiront, et il me plaira

De savourer en même temps leur malheur proche. »

Ainsi parla le père des hommes et des dieux,

Et il rit.


Les commentateurs interprètent ce rire comme fatal chaque fois que

menace une perte décidée par les destins.De la même nature fut celui des prétendants

que décrit Homère dans le même livre, auquel nous nous sommes

référé un peu plus haut, et comme indiqué dans un autre adage:

 

La divine Tritonia, d’un rire puissant,

Laissa les prétendants, un moment interdits,

Mais eux éclatèrent de ce rire mauvais

Et dément comme des aliénés, dévorant

Des pièces de viande crue et sanguinolente.

Cependant, leurs yeux se remplissent de larmes,

Et le flot en submerge leur esprit tout entier.

Je crois que nous pouvons considérer comme sardonique le rire qu’Homère*

attribue à Ajax prêt à livrer un combat singulier, dans le chant 7 de l’Iliade.

Ainsi surgissait Ajax, colossal rempart

Des Achéens, riant d’un terrible rictus.


Dans de très vieux commentaires sur Hésiode*, j’ai trouvé une épigramme

dans laquelle l’expression proverbiale de « rire sardonique » est expliquée

non sans élégance. Comme à mon habitude, je l’ai traduite rapidement en

latin pour les moins expérimentés, ce qui donne :

 

Dans une île, appelée la Sardaigne d’Espagne,

Surgit du sol une herbe toxique, nommée

Sardane et qui ressemble fort à la mélisse.

Sitôt mangée par des imprudents, elle tire

La bouche, provoquant un rictus. Il s’ensuit

Une mort immédiate et au rire pareille.

À Sardes, des barbares, à ce que l’on prétend,

Entraînent malgré eux leurs parents chargés d’ans,

En des lieux escarpés pour leur donner la mort

En les précipitant, frappés à coups de pierres

Et de bâtons du haut des abrupts rochers.

Ce faisant, ces impies plaisantent en riant,

Et jouent impunément à ces jeux parricides.

D’autres pensent plutôt que rient, tout en mourant,

Ceux qui de leurs enfants constatent la folie,

Dans les révolutions incessantes du monde.

 

Pausanias*, dans ses Phocéennes, rapporte que l’île de Sardaigne produit

des serpents inoffensifs. En outre elle est totalement exempte de plantes

vénéneuses, à l’exception d’une seule qui est fatale et ressemble à du persil

poussant près des sources, mais n’infectant pas pour autant leurs eaux ;

ceux qui la mangent meurent en riant.

Homère et d’autres après lui en ont déduit un adage pour dire que riaient

d’un rire sardonique ceux qui riaient d’une manière totalement insensée.

C’est pourquoi il ne semble pas absurde d’accepter le terme de rire sardonique

pour un rire dément toutes les fois que l’on rit de manière insensée

quand le malheur menace. Effectivement nous lisons que C. Gracchus,

après avoir été défait tandis qu’il briguait une magistrature, avait hurlé sur

des ennemis qui riaient avec insolence, leur disant qu’ils riaient d’un rire sardonique

sans savoir quelles profondes ténèbres se répandraient autour d’eux

à cause de leurs actes. Ceci vient de Plutarque* dans son ouvrage sur la vie

des Gracques et son essai De la superstition également : « Considère donc

ici que celui qui ne croit en aucun dieu rit d’un rire vraiment insensé et

sardonique. »

 

Un commentateur d’Hésiode* interprète le rire sardonique comme un rire

énorme lorsque quelqu’un rit avec la bouche fortement dilatée ; c’est le même

à mon avis que l’on appelle rire qui ébranle. Cette interprétation est certes

justifiée par l’étymologie du terme lui-même que nous avons présentée un

peu plus haut, en grec : apo tou sésêrénaï tous odontas [= parce qu’il découvre

les dents].

Ensuite il ne semblera pas du tout absurde que le rire sardonique puisse

s’appliquer à un rire de chagrin et de tristesse, ainsi qu’Homère* l’attribua,

dans le chant 6 de l’Iliade, à Andromaque, comme s’il était le signe d’un

présage en pensée de la mort d’Hector.

Et elle, le reçut dans son sein parfumé

Riant à travers ses larmes.

 

Eudème*, dans ses recueils de Discours rhétoriques, dit que certains auteurs

acceptent l’expression de rire insolent lorsque quelqu’un rit avec mépris et

dédain, d’où le proverbe même est dérivé : « Tu te moques de moi et le

prends de haut. »

Le même auteur ajoute qu’une sorte de pierre porte le nom de rire sardonique.

Suidas* écrit qu’il existe même un verbe dérivé de l’expression, de sorte

que l’on dit sardazeïn pour rire d’un rire sardonique.

 

Néanmoins cessons de parler du rire sardonique, mais auparavant ajoutons

que cette épithète sardonique est rencontrée sous des formes variées chez

les auteurs. Chez Lucien et Cicéron nous lisons Sard¯onion, chez Homère

Sardanion, chez Virgile Sardoum, chez le commentateur de Lycophron Sardion

gél¯ota, chez Plutarque Sardianos : « S’il existe dans l’âme un rire qui soit

sardonique. »

Étienne* mentionne que l’on dit Sard¯onikon et Sardianikon.

      Toutefois, toutes ces formes ne viennent pas du même mot. En effet de

l’île de Sardo ou Sardaigne, à qui jadis on donna le nom d’Ichnusa, sont

dérivés Sardonius, Sardous et Sardonicus.C’est de Sardos, une cité d’Illyrie, que

Sardênoï trouve son origine, d’où, comme je le suppose, avec un changement

du ê en a, Sardanioï. De Sardes, une ville de Lydie, nous avons Sardianos

et Sardianicus. Sur ces points se présente une conjecture : dans l’épigramme

grecque que je viens de citer, nous pourrions lire peut-être non Ibêrotrophos

[= mère des Ibériens] mais Illürotrophos [= mère des Illyriens]. Salvien* a

utilisé l’adage dans le livre 7 : « Tu pourrais penser que tout le peuple romain

s’est rassasié en quelque sorte des herbes sardes : il meurt et il rit (1). »

 

Note:1Cf. « La plainte que je fais, Dilliers, est véritable : / Si je ris, c’est ainsi qu’on se

rit à la table, / Car je ris, comme on dit, d’un ris sardonien. » Du Bellay, Regrets. 77.

 

 

 

Texte latin d'Erasme : retranscrit par Geneviève Moreau-Bucherie , pour Les Belles Lettres. ( Edition bilingue) 

PROVERBIA 2401 -


􀀀ΣαρδÞνιοv γŒλωv, id est Sardonius risus. De risu ficto aut amarulento

aut insano denique. Et sensus et origo proverbii adeo varie tractatur ab auctoribus,

ut verear, ne risus hic Sardonius non citra risum legatur ; tamen

accingemur referre quaedam. Zenodotus in collectaneis suis Aeschylum

citat, qui hujusmodi ferme tradiderit in opere De paroemiis : Gentem esse

quamdamCarthaginensiumcoloniam, quae Sardonem regionem inhabitet.

Ei morem esse senes septuagesimum praetergressos annum Saturno sacrificare

ridentes interim ac mutuo sese complexantes. Nam turpe ducebant in

funere aut ejulatum edere aut lacrimas profundere. Hinc adsimulatum risum

Sardonium vocari coeptum. Timaeus apud eumdem Zenodotum ait Sardoniis

consuetudinem fuisse, ut filii parentes jam grandaevos juxta fossam

aut praecipitium, in quo sepeliendi forent, collocarent atque inde fustibus

caedentes in eam darent praecipites. At illi interim pereuntes ridebant existimantes

eam mortem felicem atque egregiam, quod liberorum impietate

interirent. Sunt qui dicant in Sardorum insula herbam nasci quamdam, cui

Sardoae cognomen sit, apiastro similem. Eam sapore quidem esse dulcem,

verum gustatam ora hominum in rictus dolore contrahere, ut veluti ridentes

emoriantur.Hoc sensisse videtur Solinus, cumque hoc Servius grammaticus

enarrans hunc ex Vergiliana Thyrside locum :

Immo ego Sardois videar tibi amarior herbis.

 

Atque his ferme confinia tradit Lycophronis interpres de risu Sardonio,

Servium secutus.Latinus Drepanus in Panegyrico Serenos ergo, inquit, vultus

induebamus et ad illorum vicem, qui degustato Sardorum graminum

succo feruntur in morte ridere, imitabamur laeta maerentes. Neque rursum

desunt, qui Sardonium risum cognominatum autumant π¿ τοÖ σεσηρŒ-

ναι τοÌv Àδ¾νταv, quod dentes aperiat atque renudet, cujusmodi risus esse

solet eorum, qui non ex animo rident.Hinc et jocus ille parasiti Plautini conquerentis,

quod suis dictis nullo pacto juvenes arrisissent ac non saltemcanes

fuissent imitati, ut dentes ostenderent. Et Apuleius :

Restrictis forte si labellis riseris.

Id genus risum descripsit Homerus Iliados O de Junone loquens :

HΗ δ γŒλασσε

􀀀Χε¬λεσιν, οÍδ μŒτωπον ŽπL ÀφρËσι κυανŒ|σιν

LΙνθη, id est

Illa quidem labiis ridebat, nubila porro

Frons minime renitebat.

Ad id facit, quod scribit Aristophanes in Pace :

LΗγριωμŒνουv ŽπL λλ–λοισι κα­ σεσηρ¾ταv,

Invicem in se exasperatis osque diducentibus.

 

A canibus ducta metaphora, quibus hoc irae indicium est, nudare dentes.

Quem morem aiunt equis etiam inesse, si quando parent mordere, unde

vulgo nunc risum hujusmodi risum equinum vocant.

Rursum alii perhibent apud Sardinios fuisse receptum, ut ex captivis

pulcherrimos quosque ac natu maximos, qui septuagesimum excessissent

annum, Saturno mactarent ridentes in morte, propterea quod id forte

ac virile videretur. Citatur auctor Cletarchus Carthagine solennem fuisse

morem, ut in magnis votis puerum Saturni manibus imponerent. Hujus

statua fingebatur aerea, manibus porrectis. Sub eo fornax erat, ea succendebatur,

puer itaque ignis vapore contractus ac tortus ridentis speciem

exhibebat.

 

Denique et Simonidem allegat Zenodotus novae fabulae auctorem. Ait

enim Talum quempiam aereum virum, priusquam in Cretam perveniret, in

Sardiniam accessisse, ubi non paucos mortales neci dedit. Qui cum morientes

ringerentur risus imaginem quamdam exhibentes, proverbio locum

fecerunt. Addunt nonnulli, cum e Sardiniis in Cretam transmittere vetaretur,

illum in ignem desiliisse, quandoquidem aerei corporis erat, deinde

Sardinios pectori suo admotos necare solitum. Emoriebantur autem velut

in amplexu ac ridentibus adsimiles, nimirum rictu incendii vi diducto. De

hoc Talo ridicula narratur fabula. Aiunt enim hunc a Vulcano ex aere

fuisse fabrefactumMinoique donomissumadCretensis insulae tutelam. Erat

autem illi unica dumtaxat vena, eaque a summa cervice ad imos usque talos

porrecta. Ter in singulos dies insulam obibat excubias agens. Itaque etArgo

navemeColchide cumJasone redeuntemvetuit in portumCretensemappellere.

Sed a Medea deceptus periit, ut nonnulli dicunt dato veneno, quod

insaniam immitteret ; ut aliis placet, cum illa pollicita se illum immortalem

redditurumclavum, qui summae venae erat affixus, eduxit atque ita sanguine

totoque corporis humore defluente periit. Rursum alii tradunt interisse percussum

arcu a Poeante circa talum.

 

Dioscorides lib.VI inter venena prodidit herbae speciem esse quamdam,

quam quidam ranunculum appellant Latine, Graeci batrachion; eam a

regione, in qua copiosius provenit, Sardoam sive Sardoniam dicunt, quae

pota sive comesa mentem adimat labiisque contractis risus speciem praebeat.

Atque inde in hominum vitam sinistri ominis venisse de risu Sardonio proverbium.

Meminit hujus herbae et Plinius lib. XXV circa finem. Strabo

Geographiae lib. XI scribit in Cambysena, quae flumen Alazonium accolit,

aranearum genus quoddam nasci, quod alios ridendo cogat emori, alios

flendo desiderio suorum. Quidam addunt de tarcotella, cujus morsum interitus

cum risu sequatur. Quin et Aristoteles De partibus animalium lib.

III. ait ictu etiam trajecta praecordia in proeliis risum attulisse litteris proditum

esse, idque accidere calore, quem moveat vulnus.Mortuus est et Zeuxis

pictor ridendo, dum sine fine ridet anum a se pictam, et Chrysippus conspiciens

asinum vescentem ficis.M.Tullius Epistularum familiarium lib.VII ad

Fabium GallumVideris, inquit,mihi vereri, ne, si istumhabuerimus, rideamus

γŒλωτα ΣαρδÞνιον significans futurum, ut, si Caesar rerum potiretur,

multis arridere atque applaudere cogerentur, quae magnopere displicerent.

 

Lucianus in Asino : ΣαρδÞνιον γελFντεv “λεγον, id est Sardonice ridentes

aiebant. Risum innuit contumeliosum et subsannantem. Idem alibi : HΟ

Dμιv δ τ¿ ΣαρδÞνιον ŽπιγελFν “τι μAλλον παρÞξυνε, id est Damis

autem Sardonio arridens risu magis etiam irritavit. In eodem sensu videtur

usurpatum et a Platone libro De rep. primo, cum scribit Thrasymachum,

quem amarulentum et arrogantem ubique facit, Sardonique risisse : Κα­ Äv

κοËσαv νεκγχασŒ τε μλα ΣαρδÞνιον κα­ εµπεν, id est His ille auditis

edito cachinno valde Sardonice risit ac dixit.

 

Homerus item aliquot locis hujus risus mentionem facit in Odysseae Γ

narrans, quemadmodum e procis quispiam, puta Ctesippus, Ulyssem in

aedibus suis habitu speciequemendici sedentemarrepto e sportula bovis pede

petisset atque ille capite commodum deflexo declinasset ictum : Με¬δησε

δ θυμì / Σαρδνιον μλα τοEον. Quo loco Eustathius interpres admonet

eum ridere risum Sardonium, qui diductis modo labris rideat, ceterum intus

aut ira aut molestia discruciatus. Veteres enim risum Sardonium vocasse,

quoties aliquis despectim non solum ridet, sed etiam irridet, dictum autem

παρ τ¿ σεσηρŒναι τ χε¬λη, id est a diducendo labia. Quomodo fere

rident, qui apud sese perniciem alicui destinant, quemadmodum Ulysses

mox sublaturus e medio procos idque jam tum in animo statuens risit risum

quemdam subamarulentum. Consimilem risum risit apud Hesiodum Jupiter

iratus Prometheo propter ignemfurto sublatum.Carmen adscripsi, quod

quidem est in primo libro operis, cujus titulus MΕργα κα­ ™μŒραι :

 

􀀀Τ¿ν δ χολωσμενοv προσŒρη νεφεληγερŒτα ΖεËv·

LΙαπετιον¬δη, πντων πŒρι μ–δεα ε®δÞv,

􀀀Χα¬ρειv πÖρ κλŒψαv κα­ Žμv φρŒναv ˜περοπεËσαv,

􀀀Σο¬ τL αÍτG μŒγα πCμα νδρσιν ŽσσομŒνοισι,

􀀀ΤοEv δL Žγá ντ­ πυρ¿v δÞσω κακ¾ν ; ö κεν παντεv

􀀀Ԍρπονται κατ θυμ¿ν ¿ν κακ¿ν μφαγαπFντεv.

JWv “φατL, Žκ δL ŽγŒλασσε πατ—ρ νδρFν τε θεFν τε. Id est

Huic animo infensus, qui nubila colligit, inquit :

Proles Japeti multo technisque dolisque

Inter mortales unus doctissimus omnes,

Imposuisse mihi gaudes ignemque tulisse,

Nempe ingens atroxque malum et tibi postque futuris,

Quis ego pro rapto igne malum dabo, quo simul omnes

Gaudebunt propriumque malum fovisse libebit.

Sic fatus risitque parens hominumque deumque.

Risumhunc fataleminterpretantur, quoties imminet pernicies a fatis destinata.

Cujusmodi fuit et ille procorum, quem describit Homerus eodem

libro, quem paulo ante citavimus alioque retulimus loco :

􀀀ΜνηστCρσι δ Πλλαv LΑθ–νη

MΑσàεστον γŒλον êρσε, παρŒπλαγξεν δ ν¾ημα·

􀀀Ο¯ δL šδη γναθμοEσι γελο¬ων λλοτρ¬οισιν,

􀀀Α¯μοφ¾ρυκτα δ δ— κρŒα šσθιον, Ãσσε δL ρα σφŒων

􀀀Dακρυ¾φιν π¬μπλαντο, γ¾ον δL ã¼ετο θυμ¾v, Id est

Diva procis movit validum Tritonia risum

Haud conspectandum ac animus stupefecit, at illi

Jam malis sine mente quidem risere alienis

Carnis frusta et cruda et sanguinolenta vorantes.

Interea lacrimis implentur lumina, fletum

Sensit at ipse animus.

Opinor et Sardonium risum accipiendum, quem Homerus Iliados H tribuit

Ajaci singulare certamen ineunti :

􀀀ΤοEοv ρL Α°αv êρτο πελÞριοv, ‘ρκοv LΑχαιFν,

􀀀Μειδι¾ων βλοσυροEσι προσÞπασιν, id est

Sic ingens Ajax surgebat, murus Achivum,

Terribili ridens vultu.

 

In vetustissimis quibusdam in Hesiodum commentariis epigramma

reperi, quo proverbium de risu Sardonio non ineleganter explicatur, id est

hujusmodi :

􀀀ΣαρδÞ τιv νCσοv LΙàηροτρ¾φοv,

LΕν « βοτνη φθαρτικ— γCv ŽκτρŒχει

􀀀Σελινοειδ—v Σαρδνη κεκλημŒνη.

􀀀ΒεàρωμŒνη δ τοEv πε¬ροιv αÍτ¬κα

􀀀ΣπασμοËv τε ποιεE κα­ γελÞτων Žμφσειv,

􀀀Κα­ π¾τμοv εÍθÌv κα­ γελσιμοv μ¾ροv.

MΑλλοι δŒ φασι σαρδανοÌv τοÌv βαρàρουv

􀀀ΓηρFνταv αÍτFν τοÌv γενρχουv Žσχτουv

MΑγειν λαà¾νταv ε®v π¾κρημνον τ¾πον,

􀀀Κτε¬νειν τε τοËτουv “ν τε øοπλοιv κα­ λ¬θοιv.

MΕπειτα ø¬πτειν Žκ πετρFν τοÌv θλ¬ουv

􀀀ΓελFνταv ε®κD παιδιαEv πατροκτ¾νοιv.

MΑλλοιv δ τοÌv θν¡σκονταv ρŒσκει πλŒον

􀀀ΓελAν ÁρFνταv τεκνικv παροιν¬αv

􀀀Κα­ τv κυκλ¾στραv κα­ στροφv τFν πραγμτων.

Id quoque nos nostro more propter imperitiores Latinumex tempore fecimus

hoc modo :

Quaedam insula est vocata Sardo Hiberiae,

In qua herba perniciosa surgit e solo,

Cui Sardanae nomen, apiastri praeferens

Figuram, at ea comesa ab imprudentibus

Mox ora contrahit atque risus exhibet

Speciem, deinde protinus mors occupat

Imitata risum. Ceterum sunt qui ferant

Gentem esse quamdam Sardanorum barbaram,

Aetate qui fessos parentes in loca

Praerupta raptos deferant atque ibi neci

Saxisque fustibusque dent, miserrimos

Ex arduis subinde praecipitent petris.

At inter istaec impiis rident jocis

Luduntque temere parricidis lusibus.

Aliis magis probatur haec sententia,

Ridere eos, qui sic necantur, quippe qui

Spectent suorum pignorum vesaniam

Citasque rerum et aestuarias vices.

 

Pausanias in Phocaicis tradit Sardoam insulam serpentes gignere innoxios.

Praeterea eam a venenis herbarum prorsus immunem esse, nisi quod

unam alit exitialem apii specie, quae juxta fontes quidem proveniat, non

inficiat tamen fontium aquas ; eam qui ederint, ait ridentes emori. Atque

hinc Homerum et post Homerum alios adagium induxisse, ut dicerent eos

ridere risum Sardonium, qui risum riderent τ¿ν Žπ­ οÍδεν­ ÎγιC, hoc est

omnino insanum. Itaque non absurde videtur accipi posse risus Sardonius

pro risu demente, quoties instantibusmalis insane ridetur. Siquidemlegimus

C.Gracchumin ambiendomagistratu repulsum adversus inimicos insolentius

ridentes inclamasse eos Sardonium ridere risum ignaros, quam magnis

tenebris ex suis actibus circumfunderentur. Hoc inGracchorumvita Plutarchus.

Idem in commentario De superstitione : LΕνταÖθα το¬νυν σκ¾πει τ¿ν

θεον, γελFντα μν μανικ¿ν κα­ ΣαρδÞνιον γŒλωτα, id est Hic itaque

considera eum, qui nullos credit esse deos, insanum quidem et Sardonium

ridentem risum.

 

Interpres quispiam Hesiodi risum sardoniumin terpretatur risumπλατËν,

id est amplum, ubi quis ore vehementer diducto ridet, quem eumdem opinor

γŒλωτα συγκροËσιον appellant, id est risumconcutientem.Cui quidem

interpretamento suffragatur ipsius etymologia vocabuli, quam paulo superius

ostendimus πο τοÖ σεσηρŒναι τοÌv Àδ¾νταv. Postremo non omnino

videbitur absurde Sardonius risus accommodari posse ad risum luctuosum

ac tristem, cujusmodi tribuit Homerus Iliados Ζ Andromachae, tamquam

is indicium fuerit animi mortem Hectoris praesagientis :

HΗ δL ρα μιν κηÞδεϊ δŒξατο κ¾λπ}

􀀀Dακρυ¾εν γελσασα, id est

Illa sinu accepit spiranti flebile ridens.

Eudemus in collectaneis Dictionum rhetoricarum ait placere nonnullis, ut

de risu contumelioso accipiatur, ubi quis despectimcontemptimque ridet, de

quo proverbium etiam fertur LΑφL Ïψουv καταγελBv μου, id est E sublimi

me derides. Addit idem lapidis esse genus, qui risus Sardonius appelletur.

Suidas scribit hinc etiam verbum effictum, ut σαρδζειν dicantur, qui Sardonium

rideant risum.

 

Sed jamdudum libet a risu Sardonio discedere idque faciemus, si prius

illud addiderimus, epithetum hoc Sardonium variis formis inveniri apud

auctores.Apud Lucianum et Ciceronem ΣαρδÞνιον legimus, apud Homerum

Σαρδνιον apud Vergilium Sardoum, apud Lycophronis enarratorem

Σρδιον γŒλωτα, apud Plutarchum Σαρδιαν¾v : Ε° τ¬v Žστι τCv ψυχCv

Σαρδιαν¿v γŒλωv, id est Si quis est animi Sardanius risus. Stephanus

indicavit dici Σαρδωνικ¾ν et Σαρδιανικ¾ν. Tametsi non omnia ab eadem

voce manant. Nam a sardo sive Sardon insula, cui quondam nomen fuerat

Ichnusae, deducitur Sardonius Sardous et Sardonicus.A Sardos Illyriae

civitate proficiscitur Σαρδηνο¬, unde sicuti reor mutato η in α, Σαρδνιοι.

A Sardis Lydiae oppido Sardanios et Sardianicus. Ex his succurrit conjectura

in epigramma te Graeco, quod modo citavimus, non legendum fortassis

LΙàηροτρ¾φοv sed LΙλλυροτρ¾φοv.Usurpavit adagium Salvianus lib. VII :

Sardonicis quodammodo herbis omnem Romanorum populum putes saturatum

: moritur et ridet.

 

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