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"NAVIGARE NECESSE EST"

les Adages d'Erasme, une genèse, une publication aux Belles lettres, sous l'égide de JC Saladin

14 Janvier 2012 , Rédigé par Glaukopis Athéna

Ad majorem Erasmi gloriam

Rassurez-vous, il y a encore des fous. De ceux qui sont capables de payer de leur personne pour l’amour de l’art, ou plutôt du latin, disons l’art du latin. Le geste pur, désintéressé, à seule fin de se vouer à plusieurs à la réussite d’un grand projet réputé utopique qui n’aurait jamais vu le jour sans la dynamique de groupe. Pour la plus grande gloire d’Erasme de Rotterdam. On l’a oublié si on l’a jamais su, l’auteur de l’Eloge de la folie fut aussi celui des Adages, authentique best-seller du XVIème siècle, qui eut poursuivi sa prometteuse carrière éditoriale n’eut été sa mise à l’Index de 1ème classe pour paganisme aggravé, Rome lui reprochant même d'avoir pondu les oeufs que Luther allait couver et d'avoir blasphémé en osant un tonitruant "Saint Socrate, priez pour nous !" ; il est vrai aussi que l’auteur ne citait pratiquement aucun auteur chrétien (hormis Origène et Jérôme, loué pour son génie de traducteur), les jugeant trop médiocres et leur préférant Homère et Lucien. Il fut voué aux gémonies aux côtés de Luther et Melanchton. C’est ainsi qu’il disparut cinq siècles durant de nos librairies et de nombre de nos bibliothèques. Dans les pays catholiques, il était devenu si rare que les Jésuites devaient demander une autorisation spéciale pour se le procurer et l'utiliser dans leurs collèges tant il était indispensable à leur enseignement. Jusqu’en 2007. C’est alors qu'intervint Jean-Christophe Saladin, un latiniste franc-tireur, qui fut régisseur pour les percussions de Strasbourg et directeur technique de théâtres après avoir abandonné l’enseignement de la philosophie; il s’était remis tardivement à 50 ans aux chères études afin de passer une thèse sous la direction de Pierre Vidal-Naquet sur la résistance à l’humanisme vue à travers les obstacles au retour du grec à la Renaissance; il décida de ressusciter les 4 151 Adages d’Erasme, dont la richesse vient en grande partie du commentaire qui suit chacun d’eux car chacun contient des citations d’un grand nombre d’auteurs et de textes dont beaucoup sont désormais introuvables. Non pas une édition scientifique et philologique comme il en existe une excellente en anglais à Toronto, mais une version allégée de notes fidèle à la vulgate même d’Erasme. Tout de même : six millions de signes…

Nul autre que les Belles-Lettres, à qui rien de ce qui touche aux humanités n’est étranger, ne pouvait décemment en être l’éditeur. Caroline Noirot, qui préside à ses destinées, y fut sensible à condition que la gestation de la folie en question fut ramenée d’une vingtaine d’années à cinq ans maximum. Festina lente ! Se hâtant lentement mais pas trop, Saladin réunit donc une poignée de passionnés rencontrés lors d’un concours d’éloquence latine qu’il avait organisé à l’occasion d’une causerie. Partis à cinq, les Adagiomanes arrivèrent une soixantaine. Tous n’étaient pas des traducteurs patentés ni des universitaires chevronnés, ils venaient de Paris et du Maroc, de Perpignan et d’Allemagne, mais chacun aurait payé pour être de cette aventure. Pour salaire, on leur promit qu’ils se partageraient 7% des droits d’auteur (entre 54 collaborateurs exactement...) quelle que fut l’importance de leur contribution, qu’ils recevraient un exemplaire de l’œuvre, que leur nom figurerait sur la page de garde et qu’ils jouiraient de la considération pleine et entière chez tout ce qui reste d’honnêtes hommes là où l’on sait encore ce que parler français veut dire. Il ne leur en fallait pas davantage. Cinq ans durant, ils correspondirent essentiellement par l’intermédiaire d’un forum fermé sur internet et se réunirent deux fois par an pour un banquet à Paris le 7 novembre, jour de la mort de Platon, et le 7 avril, jour de la naissance supposée d’Apollon, tout en respectant deux conditions sine qua non : obligation de se tutoyer et interdiction de faire état de ses diplômes. Et implicitement la mise au ban des traités dogmatiques des scolastiques considérés comme un ennemi de classe, l’affirmation d’un parti pris pédagogique et un enthousiasme à soulever les montagnes. Chaque traducteur travailla en binôme afin que la correction fraternelle fut permanente. Le maître d’œuvre M. Saladin s’employa à unifier le tout (une bonne moitié des citations des adages sont des vers), afin de rendre justice à la belle et riche langue métaphorique d’Erasme tout en conservant à l’esprit la remarque d’Aristote en vertu de laquelle il faut user des épithètes comme de condiments et non comme d’aliments. Alors mollo sur le dicton ! On y gagne en humilité. Pline ne disait rien d’autre : Adversus solem ne meiito, (« Ne pisse pas face à soleil » ) mais combien de nos contemporains savent-ils qu’en s’exécutant contre un mur ils sont en cela fidèles à Hésiode qui conseillait d’agir ainsi afin de ne pas offenser quelque dieu par la nudité ? Dans son avant-propos, Erasme justifie la nécessité des adages en précisant qu'ils permettent de connaître quatre choses :

" (...) la philosophie, la capacité de persuader, la beauté et grâce du discours, la compréhension des meilleurs auteurs (...) Aristote estime que les adages ne sont rien d'autres que les reliques d'une antique philosophie, disparue lors des plus terribles catastrophes de l'histoire humaine. On les a conservées en partie pour leur concision et leur brièveté, en partie pour leur enjouement et leur charme: c'est pourquoi nous les considérons d'un oeil, non pas nonchalant ni endormi, mais particulièrement attentif et scrutateur. Ce sont en effet, dirait-on, comme les étincelles d'une vieille sagesse qui fut bien plus clairvoyante dans sa quête de la vérité que les philosophes qui ont suivi."

Résultat : cinq volumes sous coffret, édition numérotée, tirage limité. A gauche, l’original latin mâtiné de grec, à droite la traduction française. Une merveille d’élégance et d’intelligence, une fête du cœur et de l’esprit. Une bible païenne qui, malgré les destructions opérées par le Concile de Trente (1559), recèle le meilleur de la culture gréco-latine. Tout y est, même la question des retraites par l’adage No 437 habilement réglée par Ovide, Macrobe et Varron : Sexagenarios de ponte dejicere, autrement dit : « Jeter les sexagénaires du haut d’un pont. ». Le coffret des Adages pèse 7 kgs tout mouillé ; sa valeur est inestimable mais son coût est de 350 euros pour commencer et de 420 euros jusqu’à la consommation des siècles ; l’éditeur a dû tout de même enregistrer son 200ème souscripteur avec un "bene est !" de soulagement pour être sûr que ce projet fou ne mettait pas la maison en péril.

Cela dit, si cela vous paraît trop, les Belles-Lettres publient dans le même temps Lettre à mon frère pour réussir en politique, des conseils de campagne électorale fort avisés à Quintus Cicéron. Quelques dizaines de grammes, moins d’une centaine de petites pages, 2,80 euros. Ce que Nicolas Sarkozius cherchera dans Erasme, Hollande le trouvera peut-être chez Quintus Cicéron. L’un et l’autre ont d’ores et déjà appliqué la recommandation rappelée par Plutarque : « Dosones », ce qui correspond à l’adage No 3492 : « Les « je donnerai » ». Autrement dit : demain on rase gratis.

(" Desiderius Erasmus Roterodamus, vers 1525", tableau de Hans Holbein le jeune; Jehan-Christophus Saladinus à la librairie Guillaume Budé" photo Passou)

 

Article de Pierre Assouline, in La république des Livres, blog de Pierre Assouline

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